Allocution de Dominique de Villepin sur les questions bilatérales et européennes

Monsieur le Ministre,
Messieurs les Vice-Présidents,
Madame, Monsieur l’Ambassadeur,
Mesdames, Messieurs,

Je tenais tout d’abord à vous remercier de l’accueil si cordial que vous me réservez aujourd’hui et à vous témoigner ma joie et ma fierté d’être parmi vous pour présider, avec mon ami le Ministre Bernard Bot, la deuxième réunion du conseil de coopération franco-néerlandais.

Ce conseil joue un rôle essentiel dans le rapprochement de nos sociétés civiles, de nos entreprises, de nos universités. Il a permis l’aboutissement de projets innovants comme l’échange de journalistes entre le Volkskrant et le Figaro, le lancement d’initiatives décentralisées entre la province du Nord Brabant et le Nord Pas de Calais dans le domaine des transports et des échanges linguistiques. Le Conseil devrait, en outre, parrainer les grandes conférences Erasme-Descartes, la prochaine ayant lieu à Paris à l’initiative de l’institut néerlandais, et stimuler les échanges intellectuels de haut niveau et la coopération entre nos instituts de relations internationales (l’IFRI et Clingendael).

La construction européenne doit se nourrir des liens bilatéraux. Rien ne remplace, à l’ère du ’’village mondial’’ et de la communication électronique, la communion des esprits, la relation humaine, l’expérience partagée. Quel meilleur moyen de se connaître, de s’apprécier, de dissiper les préjugés ?

Entre nos deux pays une relation de confiance s’est établie, reposant sur ce qui nous rapproche mais aussi sur ce qui nous distingue.

L’histoire, dit-on souvent, sépare nos deux pays. Au XVIIème siècle se met en place le préjugé tenace de deux nations que tout oppose : une nation commerçante et un pays agraire ., une république confédérale et une monarchie centralisée ., un protestantisme tolérant et un catholicisme d’exclusion. Les guerres de Louis XIV, la révocation de l’Edit de Nantes, l’occupation napoléonienne ont accrédité cette perception et obscurci la réalité plus subtile de notre relation.

Pourtant, du ’’ siècle d’or ’’ à nos jours, nos plus grands esprits ont tracé un chemin de solidarité : des pages admiratives que Claudel, Baudelaire et Proust ont consacré à votre pays aux destins croisés de Descartes et Spinoza, nos deux cultures ont su nouer un dialogue fait de curiosité et de tolérance.

Nos nations sont fondées sur l’ouverture et l’accueil de l’autre. Rejetant les fantasmes de la pureté de l’identité, elles ont fait vivre cette ’volonté de vivre ensemble qu’Ernest Renan appelait de ses vœux dans le célèbre discours ’’ qu’est-ce qu’une nation ?’’ qu’il prononça à Leiden à l’occasion du bicentenaire de Spinoza. Nos deux modèles de société reposent sur des principes d’égalité et de fraternité : c’est pourquoi, au reste, lorsque des individus ou des groupes, sous les prétextes les plus divers, attaquent ces valeurs, ils n’attentent pas seulement aux droits de l’homme mais à l’unité nationale et à notre identité.

La densité de nos liens commerciaux est si forte qu’elle en vient à brouiller la territorialité même de nos entreprises, comme en témoigne l’exemple de Philips, ou encore le rapprochement de KLM et d’Air France, qui conforte la convergence naturelle et si féconde de nos économies. C’est l’occasion pour moi de saluer la participation à votre conseil de Mr. Van Wijk, Président de KLM et artisan discret, mais efficace, avec M. Spinetta, Président d’Air France, de ce rapprochement.

Nous partageons une même vision du monde, fondée sur la paix et l’exigence de justice. La France s’est toujours voulue la patrie des droits de l’homme ., La Haye, la capitale du droit international. L’ ’’ arrogance ’’ française, ’’l’entêtement ’’ néerlandais, si souvent décriés, prennent aussi leur source, me semble t-il, dans ce sentiment d’une haute et noble mission.

Surtout, nous sommes animés d’une même ambition pour l’Europe. Les Pays-Bas, comme la France, veulent une Europe forte, capable de parler d’une seule voix, dotée d’institutions solides, qui lui confèrent l’autorité qui convient à sa place économique, démographique et culturelle dans le monde. Nous souhaitons une Europe ouverte sur le monde, plus proche de ses citoyens, plus efficace et compétitive aussi. Nous souhaitons enfin une Europe qui travaille en bonne intelligence avec les Etats membres conformément au principe de subsidiarité.

L’Europe élargie à 25 est à cet égard une chance autant qu’un défi. Le 1er mai, notre continent aura tourné définitivement la page du rideau de fer. L’élargissement réalise les espérances de peuples qui avaient perdu leur liberté, si ce n’est la foi en leur avenir. Mais il exige aussi des institutions adaptées, efficaces et transparentes. Il suppose des processus de décision réalistes, qui étendent la majorité qualifiée, une présidence stable du conseil européen, une commission et un parlement renforcés, un ministre des affaires étrangères européen capable de donner un visage et une cohérence à la diplomatie européenne. C’est tout l’enjeu de la constitution européenne.

Nous voulons, comme vous, que cette Europe soit en harmonie avec notre grand partenaire américain. Les Etats-Unis appellent de leurs voeux un partenaire crédible, à la hauteur des enjeux du monde, qu’il s’agisse de la lutte contre le terrorisme ou contre la prolifération des armes de destruction massive. Cette alliance implique une responsabilité et des moyens accrus : il nous appartient aujourd’hui d’unir nos efforts pour permettre l’émergence d’une véritable Europe de la défense. Cette ambition ne contredit en rien notre coopération avec nos alliés américains au sein de l’OTAN. Et je salue les débuts remarquables du nouveau secrétaire général de l’OTAN, M. de Hoop Scheffer, qui met tout en oeuvre pour consolider la relation transatlantique et la préparer aux défis de l’avenir.

Au cours de l’année passée, nous nous sommes divisés sur la gestion de la crise iraquienne. Mais le débat et la franchise ne sont-ils pas le signe de l’amitié véritable et durable qui nous unit ? Nous partageons une même vision des problèmes qui déchirent le Moyen-Orient. Et même sur l’Irak, au-delà des analyses divergentes que nous avons tiré de la situation, nos deux nations ont gardé à tout moment le souci des principes du droit international et du rôle central des Nations Unies. Aujourd’hui, avec l’ensemble de la communauté internationale, il nous faut trouver les solutions pour que puisse naître un Irak souverain, stable, prospère, démocratique, vivant en paix avec ses voisins. Nous y parviendrons à force de détermination, de clairvoyance et de courage.

Animés des mêmes convictions profondes, mon ami Bernard Bot et moi-même avons résolu de travailler ensemble à plusieurs grands projets. Je pense notamment à la réforme des Nations Unies, aux droits de l’homme, à l’Afrique, où nos expériences et nos idéaux communs prédisposent nos deux pays à une collaboration fructueuse. Je pense aussi à la justice internationale et à la lutte contre l’impunité comme je viens de l’évoquer à l’académie de droit international.

Les Pays-Bas ont vocation à jouer un rôle essentiel en Europe. La présidence néerlandaise, qui succèdera bientôt à la présidence irlandaise, devra porter l’ambition d’une Europe forte dans un contexte institutionnel profondément renouvelé. Elle devra, si l’actuelle présidence n’a pu le faire, achever le travail si remarquable de la convention pour l’avenir de l’Europe. Car les défis qui nous attendent sont multiples, qu’il s’agisse des nouveaux élargissements, du renforcement de l’Europe de la justice et de la police, du domaine de la défense, ou encore de la compétitivité, de l’innovation et de la croissance européennes.

J’ai confiance en votre détermination, Monsieur le Ministre. Votre pays a toujours su donner le meilleur de lui-même à l’Europe. Je forme le voeu que l’esprit de tolérance, de mesure, de paix qui l’anime soit celui de l’Europe de demain.

Dernière modification : 07/06/2006

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