Discours de Dominique de Villepin à l’occasion l’ouverture de la Boekenweek

Monsieur le Directeur,
Mesdames, messieurs,

Permettez-moi d’abord de vous remercier pour la chaleur de votre accueil, vous dire à quel point je suis sensible à vos paroles et vous dire à quel point je crois qu’ un événement comme celui qui nous rassemble ce matin est un événement important. Vous avez parlé de cadeau. Je crois qu’une rencontre comme la Boekenweek, cette fête du livre, c’est le plus beau cadeau que l’on puisse faire aujourd’hui, que ce partage de la culture. Margot a dit que ces rencontres qui allaient s’organiser nous faisaient pénétrer à travers la littérature - je suis heureux de saluer beaucoup d’amis français qui ont répondu à votre appel, écrivains, historiens, romanciers, poètes - mais chacun d’entre nous peut pénétrer au cœur de la vie, de la vraie vie, c’est à dire celle qui nous aide chaque jour à mieux vivre. Quand nous apprenons, par exemple, ce matin la tragédie qui frappe Madrid, le peuple espagnol, les attentats terroristes qui endeuillent l’Espagne, qui endeuillent l’Europe, je me dis que ce que nous faisons ce matin, dans ce partage des cultures, oui c’est la meilleure réponse que nous pouvons faire à la violence. A l’angoissante question qui secoue nos sociétés, qui étreint nos peuples, sur leur avenir, sur leur identité, ces questions, elles traversent notre littérature, elles traversent votre littérature, et je l’ai mesuré hier en rencontrant des amis poètes néerlandais avec d’autres poètes français, chance de constater qu’au delà des langues, nous parlons, oui nous parlons la même langue. Nous sommes de la même culture, de la même géographie, du même territoire et, surtout, nous nous posons les mêmes questions. Et je crois que c’est sans doute ce qui fait qu’aujourd’hui une rencontre comme la vôtre permet véritablement la rencontre d’hommes et de femmes face à un monde qui s’interroge.

Participer à l’ouverture de la semaine du livre, ici à Amsterdam, c’est immédiatement se plonger dans un monde merveilleux où le passé et la mémoire rencontrent la création, la culture d’aujourd’hui. C’est, d’emblée, se sentir - et je l’ai constaté ce matin en marchant pour venir jusqu’ici - profondément Européen.

Les Pays-Bas, « pays du livre » ! Songeons au rôle d’Amsterdam, l’une des premières capitales de l’édition, dans la diffusion du savoir et de l’humanisme nés sur ce continent. La tradition d’ouverture et de tolérance qu’incarne votre pays est étroitement liée au développement précoce d’un véritable marché pour la production intellectuelle et artistique, et notamment celle du livre. Il y a trois cent cinquante ans déjà, certains livres connaissaient ici des tirages de plus de cinquante mille exemplaires ! Quelques-uns des plus beaux et des plus savants ouvrages de notre âge classique, comme l’Atlas de Blaeu, ont vu le jour ici.

Les Français n’oublieront jamais, que vers 1700, une bonne part de leur littérature a survécu dans ce pays de liberté qui ne connaissait pas le régime de « l’autorisation préalable ». Quand Pierre Bayle publie le Dictionnaire philosophique, quand paraissent Manon Lescaut ou la plupart des œuvres de Voltaire, c’est tout le vent des Lumières, des Lumières, qui soufflait alors sur Amsterdam, créant ce lien si fort de l’esprit. Des quelque 230 libraires que comptaient alors les Provinces Unies, près de la moitié étaient d’ailleurs des Français, le plus souvent des Protestants réfugiés.

Aujourd’hui les Pays-Bas modernes sont toujours ce « pays du livre ». Avec trois ouvrages achetés chaque année par habitant, et surtout 11 emprunts en bibliothèque par habitant, ils précèdent la France dans le peloton de tête des pays européens en matière de lecture publique. Cette vitalité a permis l’ouverture aux cultures étrangères.

En France, de plus en plus de lecteurs se passionnent pour votre littérature. Des interrogations philosophiques de Cees Nooteboom aux audaces formelles de Hella Haasse, jusqu’aux sommes métaphysiques de Harry Mulisch, les univers que nous ouvrent vos plus grands auteurs ne cessent de nous fasciner. L’année dernière, à l’occasion du Salon du Livre, le public français a pu découvrir près de soixante-dix titres néerlandais. La France se place ainsi au deuxième rang européen, après l’Allemagne, pour la traduction d’œuvres néerlandaises. Et, en sens inverse, le français est devenu la deuxième langue de traduction aux Pays-Bas après l’anglais et je salue tout particulièrement l’effort, votre effort, celui de la BOEKENWEEK qui présente aujourd’hui trente nouvelles traductions d’œuvres françaises.

Cette affinité, elle repose sur une même ouverture au monde. Car si vos lecteurs sont fidèles à la littérature française la plus classique, ils s’intéressent également aux lettres francophones venues d’Afrique, des Caraïbes ou du Moyen-Orient et qui font la richesse de notre patrimoine littéraire. En retour, nos compatriotes découvrent, à travers les auteurs néerlandais et ses écrivains d’origine étrangère, une société proche de la nôtre, avec son passé colonial toujours présent et un universalisme vécu sur le mode du nomadisme et du voyage.

C’est dire si nous partageons une même conception de la littérature comme échange et comme brassage. A un moment où nos sociétés, l’une comme l’autre, sont confrontées à cette dialectique de l’ouverture et du repli, alors que les identités sont devenues un facteur essentiel des relations internationales, la création nous ouvre les voies d’une réflexion profonde et audacieuse. Car la littérature nous donne accès à cette autre rive sans laquelle rien ne saurait être construit. Nous le savons mieux que quiconque, nous Européens, qui avons voulu faire vivre ensemble des identités à la fois riches et diverses. Alors que nous nous apprêtons à accueillir dans notre famille européenne dix nouveaux membres, cette exigence est plus importante que jamais. C’est là, j’en suis convaincu, une conviction que les Pays-Bas partagent avec la France.

Huizinga parlait de votre pays comme d’un « médiateur culturel », ouvert aux influences germanique, anglo-saxonne et romane, mais riche d’une très forte identité. Plaque tournante pour les hommes, les marchandises, les idées, vous êtes l’exemple même de ce que peut être la tension féconde entre diversité et fierté nationale. C’est pourquoi nous avons des choses à nous dire, vous et nous, sur ces questions culturelles.

La mondialisation est porteuse d’un nouvel espoir pour la culture. Nous pouvons désormais écouter la musique venue d’Afrique ; nos salles de cinéma projettent des films iraniens ; nous découvrons la Chine à travers ses plus grands romans. Mais ce mouvement de rapprochement des peuples nous confronte aussi à un risque d’uniformisation des modes de pensée et d’expression, au détriment des cultures les plus fragiles. Au rythme actuel, la moitié des langues existantes auront disparu dans cinquante ans. Or, nous savons tous que les identités blessées, les identités meurtrières, celles qui se sentent menacées, sont plus promptes que d’autres à se laisser entraîner dans la spirale de la haine et du ressentiment. Il nous appartient aujourd’hui de tout faire pour éviter les crispations qui peuvent nous conduire au bord d’une guerre, d’une guerre des mondes et des cultures.

C’est pourquoi nous pensons ensemble qu’une seule langue ne saurait suffire pour dire le monde. Apprenons la langue de l’autre ! Sachons trouver des outils nouveaux pour donner à nos jeunesses respectives le goût des langues et des cultures européennes. Réfléchissons aux moyens de développer davantage les échanges universitaires et la coopération entre nos chercheurs.

Il y a tout juste un an, des représentants d’organisations professionnelles de la culture originaires de plus de trente pays étaient réunis à Paris. A l’issue de leurs travaux, ils ont adopté une résolution qui réaffirmait que « les œuvres de l’esprit ne sauraient être réduites à leur dimension marchande » et que « les Etats ont le droit et le devoir de mener les politiques culturelles de leur choix, hors de toute contrainte extérieure et dans le respect des droits de l’homme et de la liberté d’expression ».

Nous pensons que ces principes doivent guider notre action internationale en ce domaine. La France, vous le savez, a proposé l’adoption par la communauté internationale, dans le cadre de l’UNESCO, d’une convention mondiale permettant de garantir la pérennité et le développement de la diversité culturelle. De même, à l’échelon européen, nous avons tenu à inscrire la protection de la diversité culturelle et linguistique dans le texte même du projet de Traité Constitutionnel. Et, tout récemment, la France vient de transmettre à la Commission et à ses partenaires de l’Union plusieurs propositions allant dans ce sens dans le cadre d’un « Mémorandum sur la coopération culturelle en Europe ».

Je sais que cette démarche demande à être expliquée, qu’elle n’est pas forcément naturelle ici dans votre pays, pays d’ouverture, de libre-échange dans tous les sens du terme, parce qu’elle peut paraître trop protectrice, voire peut-être protectionniste. Nous devons engager un dialogue sur ce point, faire coïncider notre même désir d’identité, d’universalité, mais aussi de diversité. Cette approche, c’est en réalité une quête de valeurs communes et partagées.

L’Europe a vocation à constituer une terre de culture et d’échange. A la veille de l’élargissement de l’Union, il n’est pas indifférent que deux pays fondateurs, les Pays-Bas et la France, par-delà les divergences d’appréciation qui peuvent se faire jour ici ou là, approfondissent leur relation bilatérale dans ce domaine privilégié. La littérature, de l’essai à la poésie, est par excellence ce lieu d’échange entre les hommes et les femmes issus de deux sociétés, parce qu’elles assument tous les niveaux de leur réflexion et de leurs aspirations, du discours le plus articulé à l’intuition la plus fulgurante. L’accueil réciproque de la littérature de l’autre, tel qu’il s’est manifesté l’année dernière à Paris, et tel qu’il se réaffirme cette année dans cette BOEKENWEEK 2004 qui vient de s’ouvrir, est le meilleur symbole de cet échange et de ce dialogue qu’il nous appartient à chacun de poursuivre.

Je vous remercie./.

Dernière modification : 07/06/2006

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