Discours de l’Ambassadeur de France aux Pays-Bas, Jean-Michel Gaussot [nl]

A l’occasion de la remise des insignes de Chevalier des Arts et des Lettres à Madame Anne Korteweg, La Haye, Résidence de France, le 7 décembre 17h00

Madame,

Je suis particulièrement heureux de vous recevoir ce soir à la Résidence de France, entourée de ceux qui vous sont chers, et de vos anciens collègues et amis de travail.

Car en nous réunissant pour célébrer l’immense et noble tâche que vous avez accomplie tout au long de votre carrière, nous célébrons aussi ensemble ce qui constitue un puissant facteur de rapprochement entre les peuples : l’amour des livres, la passion des ouvrages anciens et le raffinement des collectionneurs, ces esthètes et mécènes qui depuis la plus haute antiquité ont transmis aux générations successives le patrimoine du savoir et de la beauté.
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Cette transmission a permis tout au long des âges, par delà les vicissitudes de l’histoire, la circulation des savoirs, l’inspiration réciproque et l’échange des représentations intellectuelles et esthétiques. La réunion de ce soir, destinée à honorer votre personne, nous donne aussi l’occasion d’exprimer plus généralement notre reconnaissance à tous ces "passeurs" de l’histoire, mécènes collectionneurs et "savants" des bibliothèques, dont le vocable français "conservateur" ou le terme anglais "curator" consacre l’office sacré de protection et de transmission à travers le temps et l’espace.

Et si nous sommes rassemblés autour de vous ce soir, c’est bien, Madame, parce que vous êtes au nombre de ces passeurs de culture entre nos deux pays, ainsi que l’illustre votre riche parcours.

Après des études d’histoire de l’art à l’Université d’Utrecht, vous avez obtenu en 1979 un doctorat de lettres (avec mention cum laude) à l’Université d’Amsterdam, en soutenant une brillante thèse sur le Codex Bernulphus et les manuscrits apparentés à celui-ci. D’abord chargée de mission scientifique à la Bibliothèque Royale de La Haye en 1973, puis responsable du département des manuscrits à partir de 1976, vous êtes ensuite devenue directeur scientifique de ce même département.

Responsable de l’élaboration d’un catalogue des manuscrits enluminés de la Bibliothèque Royale, vous l’avez édité sous la forme d’un dossier informatique (Medieval Illuminated Manuscripts) consultable sur le site de la Bibliothèque. Ce dossier, qui peut être considéré comme votre grand œuvre, présente 400 manuscrits enluminés et près de 14 000 illustrations commentées. Le catalogue a été accueilli avec beaucoup d’enthousiasme par les chercheurs du monde entier.

Permettez-moi de rappeler que vous avez orienté votre travail autour de trois thèmes spécifiques :

En premier lieu, l’étude des décorations à la plume des manuscrits. La publication d’un catalogue de ces travaux à la plume (1992, Kriezels, aubergines en takkenbossen) a permis de localiser et de dater également et avec plus de précision des manuscrits et des incunables de ce style.

Deuxièmement, l’inventaire de la bibliothèque des Princes d’Orange et des Comtes de Nassau, qui a nourri la collection des manuscrits médiévaux de la Bibliothèque Royale. C’est dans le cadre de ce travail, rappelons-le, que vous avez pu identifier à la Bibliothèque nationale de Berlin le fonds romanesque de la Renaissance ayant appartenu à Guillaume d’Orange, en particulier la fameuse trilogie dont le Prince possédait une version française.

Votre troisième thème de recherche a été le manuscrit français, qui forme la plus grande et la plus belle partie de la collection de manuscrits enluminés de la Bibliothèque Royale, que vous avez su rendre accessible à un large public. Travaillant sans relâche, vous vous êtes attelée à la rédaction d’un Catalogue of French language medieval manuscripts in the Koninklijke Bibliotheek and Meermanno-Westreenianum Museum The Hague, édité en 2003 sur microfiches, qui reprend les annotations rédigées par l’Institut de Recherche et d’Histoire des Textes de 1954 à 1956, en les complétant de commentaires.

Mais il y a plus encore. "Splendeur, gravité, émotion". Le succès de cette superbe exposition sur les manuscrits français enluminés dans les collections publiques néerlandaises, qui s’est tenue sous ce titre en 2002 au Musée Mermanno-Westreenianum de La Haye, en collaboration avec la Bibliothèque Royale, vous revient en grande partie. Il en va de même du magnifique catalogue qui l’a accompagnée : en raison même de votre connaissance approfondie du sujet et de la passion que vous lui portez, cet ouvrage, plus qu’un simple catalogue, constitue une savante monographie, témoignage éclatant de votre expertise et de la collaboration étroite que vous avez su établir avec vos collègues du monde entier.

L’exposition et le catalogue ont permis au public néerlandais l’accès à un véritable panorama de la culture médiévale française à travers les manuscrits enluminés de l’époque, la découverte du commerce du livre d’art de l’époque, ainsi que des courants artistiques entre le Sud et le Nord de l’Europe, au gré des déplacements qu’effectuaient les artistes enlumineurs qui recevaient commande de tels ou tels "patrons".

Splendeur : elle fait référence au mécénat des rois, seigneurs et nobles de l’époque, d’ailleurs souvent possessionnés au nord comme au sud - ainsi qu’en témoigne encore aujourd’hui le titre héréditaire de prince d’Orange. Gravité évoque l’étude, celle des monastères et des universités. Emotion : elle rappelle la piété personnelle, la dévotion du croyant assistée par les livres de prière richement décorés. La republication en 2005, cette fois en anglais, du catalogue néerlandais de 2002 qui avait été si rapidement épuisé, en a démultiplié le succès, auprès d’un public toujours plus vaste à travers le monde.

Le thème des manuscrits français enluminés séduit, charme, enchante toujours, comme l’illustre d’ailleurs la prochaine publication chez Querido du roman d’Hella Haasse, "En la forêt de longue attente" (Het woud der verwachting), dans une nouvelle édition illustrée des enluminures des frères de Limbourg. Toutes ces « Heures », - petites, grandes, riches, belles - commandées en particulier par les frères et proches parents du roi de France - constituent les premiers exemples de coopération « esthétique » entre artistes de France et des Pays-Bas, réunis autrefois dans cet espace unique qu’était le « Cercle de Bourgogne » (Bourgogne, Franche-Comté, Hainaut, Flandres, Brabant, Limbourg).

Nous savons tous, Madame, combien vous êtes appréciée de vos anciens collègues conservateurs, des commissaires d’expositions et des propriétaires de manuscrits. Je citerai deux preuves supplémentaires de cette haute estime dont vous bénéficiez : votre grande expertise a valu à la Bibliothèque Royale de recevoir en 2002 un magnifique livre d’heures (Manuscrit Trivulzio) de la part d’un donateur anonyme ; vous avez été reçue comme invitée d’honneur à l’assemblée de la Medieval Manuscript Society de New York, société internationale réunissant historiens de l’art, conservateurs, collectionneurs, marchands et éditeurs spécialisés dans les ouvrages du Moyen-Age. C’est un honneur très rare.

A travers l’œuvre de toute votre vie professionnelle, vous avez largement contribué à la diffusion de notre patrimoine culturel écrit et illustré. Pour vous exprimer sa reconnaissance et en hommage à l’institution au service de laquelle vous avez si longtemps œuvré, mon pays a souhaité vous décerner une distinction prestigieuse, dont j’ai la joie de vous remettre maintenant les insignes. Chère Madame Korteweg, au nom du Ministre de la Culture, nous vous faisons chevalier des Arts et Lettres.

Dernière modification : 08/01/2010

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