Interview accordée à TV5

Q. : Je voudrais avoir rapidement votre point de vue sur la justice internationale. On est dans la capitale du droit international, or certains pays et pas des moindres, les Etats-Unis, la Chine, Israël refusent de ratifier les statuts de certaines Cours de Justice. Est-ce que vous pensez qu’une justice où manquent ces participants est vraiment internationale ?

R : Nous sommes à un moment très particulier de l’histoire du monde, nous sommes à un tournant. Un peu comme les tournants que nous avons connus au temps de la Renaissance ou des Lumières. C’est dire qu’il faut nous adapter, il faut opérer une véritable révolution sur nous mêmes. Une révolution dans nos valeurs, une révolution dans nos règles. A chaque étape de ces grandes révolutions, il a fallu inventer. Et là il faut inventer et adapter le droit. C’est dire que la justice est au cœur de nos préoccupations. Comment répondre, comment faire face aux frustrations, aux divisions, aux humiliations de certains peuples aux identités blessées si nous ne mettons pas au cœur de nos préoccupations l’exigence de justice. C’est vrai au Proche-Orient, c’est vrai en Irak, c’est vrai en Afrique. C’est vrai dans les Caraïbes, prenez l’exemple d’Haïti, c’est vrai en Amérique latine. Cette exigence de justice, elle est l’élément central de la légitimité de l’action internationale. Une action internationale qui pour être efficace ne peut être qu’une action collective. C’est dire que la grande clef aujourd’hui, la grande clef de l’efficacité, c’est la légitimité. Et pour être légitime, il faut être unis. Et il faut donc un sous bassement de valeurs, de principes communs. Ces valeurs et ces principes, nous les connaissons : la liberté, la solidarité et la justice. Aujourd’hui, à la Haye saluons la Cour Pénale Internationale, la Cour de Justice, les tribunaux pénaux internationaux qui agissent dans un certain nombre de théâtres de crise. Nous le voyons bien, on souligne l’exigence d’unité du droit. Il faut que le droit un peu partout à travers la planète tire les leçons des expériences cruelles que nous avons connues. Nous ne pouvons pas être les mêmes après la tragédie du Rwanda, nous ne pouvons pas être les mêmes après l’épreuve iraquienne. Tirons-en les leçons, adaptons-nous, c’est toute l’histoire de l’humanité que d’essayer de faire mieux. Alors dotons-nous des instruments, dotons-nous des règles qui nous permettront de faire mieux. Il y a une double exigence : l’unité du droit et répondre à cette question lancinante sur la scène internationale qui est celle de l’impunité. Est-ce que l’on peut faire comme si rien ne s’était passé quand on voit les crimes commis à travers la planète. Est-ce qu’il ne faut pas chercher à définir, préciser les responsabilités et faire en sorte que véritablement, la communauté internationale fasse toute la lumière. Il faut le faire dans le respect des cultures, dans le respect de certaines traditions, mais avec une exigence qui est une exigence commune à la toute la communauté internationale. C’est dire qu’il faut s’inspirer, certes, d’un certain nombre d’exemples, prenons le cas de l’Afrique du Sud ou d’autres exemples en Amérique latine, de ces comités vérité et réconciliation où des sociétés mobilisent pour faire avancer ce travail de mémoire, ce travail de pardon indispensable après de grandes épreuves et de grandes tragédies. Faisons aussi en sorte que la Communauté internationale puisse aider à sortir de ces crises. C’est tout l’enjeu une fois de plus de cette justice internationale, qu’il nous faut patiemment et pas à pas échafauder. Vous avez raison, c’est difficile. Vous avez raison, certains états hésitent ou sont réticents, mais il n’y a pas de doute sur le sens de l’histoire. Il n’y aura pas un monde plus stable si ce monde n’est pas plus juste. Et pour que cette justice, pour que ce principe de justice puisse s’incarner, il nous faut des outils, il nous faut des instrument, il nous faut certes une nouvelle architecture mondiale, une réforme des Nations-Unies, mais il nous faut en même temps une refonte du droit international, une adaptation du droit international et des modalités d’exercice de cette justice internationale.

Q : Vous avez bon espoir que ces pays qui jusqu’à présent n’ont pas ratifié ce droit international finissent par s’y plier ?

R. : Vous savez, on peut voir les choses à travers des intérêts ponctuels. Evidemment c’est une contrainte quand vous envoyez des soldats du maintien de la paix que de savoir qu’à tel ou tel moment, ils devront s’expliquer ou rendre des comptes, même si au départ il s’agit d’un acte généreux souvent de la part d’un pays. Mais cela fait partie des règles que l’on doit se fixer, des règles auxquelles on doit se soumettre. Chacun d’entre nous sait bien aujourd’hui, parce que nous partageons une même volonté de lucidité, que le dialogue, l’amitié qui existe entre
nous fait que nous essayons de réfléchir ensemble. Aujourd’hui chacun des Etats parmi ceux que avez mentionné hésite à s’engager dans ce processus de justice internationale plus active et plus présente. Chacun sait bien que c’est inéluctable. Alors certes, cela prend trop de temps, mais c’est aujourd’hui inéluctable, c’est l’intérêt de tous et je crois que cet intérêt général finira par apparaître.

Dernière modification : 07/06/2006

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