Interview de Madame Christine Lagarde par Olivier van Beemen, ELSEVIER

Christine Lagarde est née en 1956 à Paris. Elle a grandi dans la ville portuaire du Havre. A quinze ans, elle a remporté la médaille de bronze du championnat national de natation synchronisée. Devenue avocate, elle a commencé à travailler en 1981 pour le bureau Baker & McKenzie à Chicago, dont elle a pris la direction 18 ans plus tard. En 2005 elle a été pour une courte période membre du conseil d’administration d’ING-Bank et est entrée au gouvernement de droite du Premier ministre Dominique de Villepin. Son beau-père est d’origine néerlandaise et un de ses frères habite aux Pays-Bas. Cette semaine, elle fait la promotion des entreprises françaises aux Pays-Bas.

Article issu du magazine Elsevier

ELSEVIER : La coopération franco-néerlandaise au sein d’Air-France-KLM et d’Euronext semble bien fonctionner. Existe-t-il un lien commercial particulier entre la France et les Pays-Bas ?

Christine Lagarde : Les Néerlandais sont d’excellents commerçants, entre autres grâce à leur talent pour les langues étrangères. Ils aiment le commerce, les voyages, l’exportation. La France est un pays attrayant, avec davantage de soleil et de beaux paysages. La rencontre entre le négoce néerlandais et l’attractivité française débouche sur une relation riche et fructueuse.

E. Vous avez été durant une courte période membre du conseil d’Administration d’ING-Bank. Comment êtes-vous arrivée là ?

L. : Par amitié pour le directeur Michel Tilmant , dont j’admire le professionnalisme. La Banque voulait diversifier son conseil d’administration : davantage d’étrangers et davantage de femmes.

E. A posteriori, êtes-vous satisfaite ne pas avoir intégré la prestigieuse ENA, d’où sont issus beaucoup de dirigeants politiques français ?

L.A l’époque, j’aurais voulu être admise. Maintenant, je ne regrette pas du tout mes études de droit et la carrière qui en a découlé. Les 25 années d’indépendance que j’ai connues sont un cadeau extraordinaire. Je les dois au tournant pris par ma carrière à la suite de mon échec à l’ENA.

E. Comment êtes-vous arrivée au bureau d’avocats Baker & McKenzie de Chicago ?

L. En 1980, j’ai posé ma candidature dans un certain nombre de bureaux d’avocats français et internationaux. En France, l’accueil était moyen, surtout parce que je suis une femme. Un bureau posait comme condition que je puisse travailler pour lui, mais que je ne serais jamais partenaire, puisque je suis une femme. Un autre bureau posait comme condition que j’accepte de classer des dossiers pendant des mois. Chez Baker & McKenzie, j’ai eu un entretien avec une femme et j’ai été engagée.

E. Qu’avez-vous appris aux Etats-Unis que vous n’auriez pas pu apprendre en France ?

L. Aux Etats-Unis, on vous apprécie sur la base de vos mérites. Votre background ne compte pas. En France, nous essayons de le faire, mais cela ne réussit pas encore très bien. De plus, je trouve l’approche positive des Américains plus encourageante que le négativisme de l’intelligentsia française, où il est de bon ton d’exprimer des critiques, et non de faire des compliments sur quelqu’un. En Amérique, on vous encourage à vous dépasser.

E. Pourquoi la droite française est-elle si opposée au libéralisme économique ?

L. Nous avons tourné le dos à ce courant, au profit des théories de Keynes et de Marx. Celles-ci ont laissé une empreinte particulière dans l’esprit de l’élite intellectuelle après les mouvements contestataires des années 60 et 70. Je crois qu’actuellement une réhabilitation du libéralisme est en cours. Tout simplement parce qu’il fonctionne.

E. Pourtant, quelqu’un comme le ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy, qui a une réputation de libéral, fait de son mieux pour le cacher, parce que cela ne fait pas bon effet sur les électeurs.

L. Je crois qu’il essaie de débarrasser le mot ‘libéral’ de sa connotation négative, comme si cela représentait un danger, comme si cela était synonyme d’enrichissement d’une minorité. Ses efforts ont conduit certains à penser qu’il n’est plus libéral, mais néo-social avec une touche de libéralisme. Cela n’est pas le cas. Il donne aux principes libéraux un aspect social qui n’est pas étranger au libéralisme : l’ économie peut très bien fonctionner selon les lois du marché et simultanément apporter un certain nombre de garanties nécessaires, comme un filet de protection pour les chômeurs.

E. Comment expliquez-vous que les multinationales françaises aient de particulièrement bons résultats au niveau de l’économie mondiale et que, d’un autre côté, tant de Français aient peur de la mondialisation ?

L. Voilà justement une singularité. La mondialisation a apporté beaucoup de richesses à la France et un Français sur sept doit son emploi à une entreprise étrangère. La presse française met l’accent sur les aspects négatifs, comme le risque de délocalisation en Chine, qui ferait peut-être disparaître des emplois en France ; mais pas sur le marché potentiel que représentent la Chine et le reste du monde pour les produits français. Ni sur les possibilités de diffusion de la culture et des idées françaises dans le monde.

E. C’est donc la faute de la presse, ou bien les politiques sont-ils aussi responsables ?

L. C’est un sujet complexe. Il est plus facile d’inspirer de la crainte à quelqu’un que de susciter son enthousiasme. Il est difficile de montrer comment se présentera la société après un important changement. Dans ce domaine, à côté de la presse, il est certain que l’enseignement et les responsables politiques ont un rôle à jouer ».

Dernière modification : 26/01/2010

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